Économie vagabonde
Russie|
| 14 mars 2008

Am I drunk?. Photo d’Ahmad Kavousian
Il était entré dans le wagon du métro avec à sa traîne des effluves nauséabondes d’alcool, d’urine et de sueur. Personne n’avait rien dit, on ne reproche pas aux vagabonds leur hygiène. Mais la foule avait libéré les bancs, s’entassant dans le fond de la rame en toussant avec véhémence et en agitant de manière éhontée des mouchoirs sous le nez. Le grotesque de tous ces gestes le faisait rire plus qu’il ne l’offusquait, d’un rire gras aux notes cassées. Il s’étala de tout son long sur les places libérées en clamant dans son russe pâteux qu’il était béni des dieux de n’avoir à jouer des coudes pour une place assise, mieux encore, une place-couchette. Cette idée d’ailleurs lui parut inspirante et, remontant son frac boueux jusque sous son sourire satisfait, il jugea l’endroit douillet pour un somme. « Réveillez-moi dans douze stations ! », avait-il lancé à la masse compactée au fond, dans un cocktail sonore de rots et de hoquets.
Un bruit le ravisa : une canette vide venait de rouler sous ses yeux jaunes bouffis. On entendit un tintement, le parcours de la canette venait d’être interrompu par une pièce de 5 kopecks. D’un regard pétillant, le vagabond considéra la canette et la pièce : il tendit la main et ramassa la canette, dénigrant la petite monnaie. J’ose la question : pourquoi la canette et pas la pièce. « Question de stratégie financière, m’explique-t-il, la consigne d’une canette rapporte 50 kopecks. C’est mieux que la pièce. » Je lui fais remarquer qu’il pourrait prendre la canette et la monnaie. « Ah, non, pas question, c’est fini le temps où je travaillais pour 5 kopecks. Je ne me penche pas à moins de 50 kopecks, ça ne vaut pas l’effort musculaire. C’est que j’ai du métier en la matière, l’air de rien. Et puis j’ai pris en âge aussi. » Toute expérience a son prix.

27 janvier 2009 à 6:17
Je vous découvre.
Je n’ai pas tout compris, il faut que je revienne.
Merci pour cette petite merveille de texte.
27 janvier 2009 à 20:44
Merci beaucoup, Soleildebrousse (quel nom formidable). Je me suis aussi mise à vous lire.
6 février 2009 à 3:23
quand Soleildebrousse éclaire en lien sur son blog, on clique de qualité.
votre prince urbain mérite le détour; en quelques lignes, un royaume d’émotions sans fadaise. merci !