L’infirmière des désaxés
Bébé|
| 12 mars 2008

Photo de klsanderson
Je commençais à les connaître par leurs petits noms. C’était signe qu’on se fréquentait déjà trop. J’ai toujours préféré garder anonyme l’identité de ceux dont le métier consiste à me déculotter pour m’administrer des injections ou s’enquérir dans les moindres détails de l’aspect de mes selles.
Après 4 mois de grossesse à risque, à arpenter périodiquement les couloirs des urgences, j’en étais arrivée avec le personnel hospitalier à cette étape d’une relation où il vaut mieux déguerpir sans autres explications, plutôt que de laisser s’installer les habitudes. Seulement j’avais encore besoin de soins. Comme dans tout bon divorce, j’étais prête à négocier: leur laisser quelques pans de mon intimité médicale pour leurs études statistiques contre une infirmière à domicile. C’est ainsi que Judith est apparue dans mon décor.
Judith ne se déplace pas pour tout le monde, elle a ses standards: narcomanes, analphabètes, schizophrènes désinstitutionnalisés, récidivistes sous libération conditionnelle, etc. Avec mes études avancées, mon thé purifiant bio et mon appartement perché en haut d’une tour, vue plongeante sur le centre-ville, je suis la plus marginale de tous ses marginaux. Judith travaille pour un programme de santé publique et d’insertion sociale, le seul programme de la région à offrir les services d’une infirmière à domicile.
Notre premier rendez-vous consiste donc à passer en revue toutes mes tares sociales pour en trouver une justifiant mon adhésion à son programme. J’ai avoué tous mes 400 coups, exagéré mon envie de trucider les commis endormis sur leur caisse enregistreuse, déclaré comme dépendance à l’opium ma surconsommation de petits gâteaux au pavot; rien à faire, je suis normale, mortellement banale. Simplement toujours malade mais plus assez pour encombrer les hôpitaux.
Judith l’a compris; elle a plus d’un tour dans son sac. Rire en coin, elle me remet à chacune de ses visites des dépliants m’incitant à obtenir une plus haute scolarisation. Moi je me crispe devant le défi et refuse avec violence d’entendre ces propositions. C’est tout ce qu’il lui faut pour qu’elle puisse dûment remplir les cases de ses formulaires gouvernementaux. On y inscrit qu’elle m’a bel et bien incitée à entreprendre un doc en philo ou en ethno-linguistique, voire même un tout petit certificat d’ingénieur ontologique, mais que je m’y rebute farouchement et qu’il y a donc encore beaucoup de travail social à faire avec moi. C’est tout ce qui lui faut pour pouvoir me prodiguer les soins que je requiers. Car du moment que la case est cochée, peu importe la justification derrière, “l’ordinateur” est heureux et accepte le dossier.
Judith sourit, satisfaite du travail bien fait. Son métier est d’aider la souffrance et elle m’a soulagée de mes douleurs. Elle repart en fredonnant son vers préféré de Leonard Cohen: “There is a crack, a crack in everything / That’s how the light gets in.”
La machine n’est pas ce monstre qui nous happe et nous écrase tant que l’esprit humain est assez fin pour renvoyer le système à ses propres incohérences.

28 janvier 2009 à 5:35
Bonjour,
Merci d’avoir répondu à mon précédent petit passage. Est-ce que je peux commencer par lire quelque chose en particulier qui me permette de comprendre si ce que je lis est fiction ou réalité transmutée ?
Je ne sais pas par où commencer en fait.. je suis un peu perdue. Il ne faut pas m’en vouloir.. je suis une lente.