Les voisins
Russie|
| 12 avril 2007
Depuis quelques semaines déjà je sentais son regard méprisant chaque fois que je déboulais à la course les trois étages de mon immeuble. Il habite le premier, moi le troisième. Il a comme moi, un petit 20 mètres carrés pour entasser ses bouteilles vides et sa solitude. Sur cet espace, il n’y a pas si longtemps, il vivait avec sa femme, son fil, sa brue et le chien. Ne reste plus que son chien bavant et les rides de son visage. Il s’ennuit.
Alors il est tous les matins avec son chien blanc sur le parvis de son appartement. Quand je passe il grogne; le chien lui ne bronche pas. Je ne prête pas attention: j’ai pris l’habitude dans ce pays de me faire gueuler que la faute est à moi, à ma race, c’est-à-dire celle toute confondue des immigrants.
Il est tard, un dernier tour de la cuisine pour vérifier que j’ai bien coupé le gaz avant de dormir. L’enveloppe de la nuit qui étouffe tranquillement l’agitation de l’immeuble. Soudain on frappe, brutalement, à ma porte. J’entends “Police” et des coups qui commencent à forcer la serrure. J’ouvre en quatrième vitesse, surtout en pensant à la facture que la proprio me présentera pour la serrure détruite. Deux hommes en uniforme me plaquent aux murs, ils hurlent que le voisin se plaint de tapage nocture et que deux jeunes femmes sont cachées ici, illégalement.
On entend ma brosse à dent glisser de ma main et frapper le plancher. Un instant je tremble. Et puis je ris. Parce qu’au pays de l’absurde il faut toujours rire, l’accusation est trop clairement ridicule: “Y’a du tapage nocture ici que depuis votre arrivée!”
On ne rit pas avec deux policiers qui me trouvent suspecte rien qu’à l’accent. Ils fouillent partout, dérangent l’ordre, salissent le plancher avec leurs bottes. Je me demande si c’est pas plutôt de l’argent que des filles qu’ils espèrent découvrir dans les tiroirs du vaissellier.
Mais y’a pas plus d’argent que de filles. Ça les déçoit.
Ils sont repartis en me disant que les innocents sont seulement ceux qu’on a pas encore pu prouver coupable. En refermant la porte derrière eux je vois le visage radieux du voisin du premier. Il est dans la cage d’escalier, une façon comme une autre de jouer au metteur en scène quand on en a les ambitions mais pas le talent: on met en scène la vie des simples gens.
La voisine du second crie plus fort chaque soir, elle a l’air de trouver ça bon. Je sais que le voisin au chien l’entend autant que moi, parfois jusqu’à l’aurore. Mais d’elle bien sûr, il ne se plaint pas. Après tout, c’est une bonne blonde qui travaille à la hausse démographique de la Nation. C’est écrit dans le métro sur les espaces réservés aux affiches de la Ville: “Pour le devoir citoyen, trois enfants par famille russe!”
Crédit photo: Banlon1964

22 octobre 2007 à 13:33
Bon texte! Je viens d’arriver par hasard et de tomber là-dessus. Je trouve que c’est très bon, je vais lire un peu du reste.
28 janvier 2009 à 5:38
précis, incisif, sec comme un coup de scalpel. Et puis la métaphore… archi rabattue et chez toi soudain, comme neuve “L’enveloppe de la nuit qui étouffe tranquillement l’agitation de l’immeuble”.
Merci.