“Citoyens d’URSS ! Le socialisme dans notre pays doit être stalinien!”, pouvait-on lire sur le tract qu’un manifestant venait de me fourrer dans la main. “Gare à l’Amérique qui prépare ouvertement la Troisième Guerre Mondiale: la guerre idéologique. (…) Unissons-nous pour un socialisme stalinien.”

Ils n’étaient qu’une poignée de veillards ce soir là, sous la statue de Lénine, Place Kaloujskaya, commérant le 70e anniversaire de la Constitution de 1936. Les dos courbés et les rides sur les visages n’enlevaient pourtant rien à la hargne avec laquelle ils manifestaient. Occultant toute l’ironie des paroles de la chanson, les haut-parleurs crachaient à plein poumon jusqu’au métro suivant la voix d’un Vissostsky prévenant contre la menace de l’Amérique. S’époumonant malgré son porte-voix pour crier plus fort que la musique, un des organisateurs chevrotant scandait des slogans: “Relisons sans a priori la Constitution Staline: qu’y a-t-il de si horrible dans cette période de notre histoire?”

Certes, la constitution soviétique de 1936 (dite Constitution Staline), adoptée le 5 décembre 1936, avait sur papier quelques bonnes intentions. Voire des principes sociaux novateurs, qui précédèrent de plusieurs années l’utopie soixante-huitarde de la société des loisirs. De fait, la constitution de 1936 instaura le suffrage universel, reconnut des droits collectifs sociaux et économiques tels que les droits au travail, au repos et au loisir, la protection de la santé, le soin aux personnes âgées ou malades, le droit au logement, à l’éducation et aux bénéfices culturels.

Mais les drapeaux rouges sertis de la faucille et du marteau déployés au vent ajoutaient autre chose au discours, rappelant que 2 ans à peine avant les beaux principes de 1936, avait été mis à jour l’article 58. Véritable carte blanche juridique aux purges, cet article autorisait l’arrestation et l’exécution de tout “ennemi du peuple”. Est-ce cela “la belle période de notre histoire” dont la nostalgie berçait les manifestants? À cette question on s’empressa de me dire que bien sûr Staline n’est pour rien aux bavures administratives de certains qui n’ont su appliquer les principes de la Constitution. “Mais il est encore temps de reprendre l’histoire”, ajouta un fervent défenseur de la cause.

Tout à fait le temps, en effet, sous un régime qui se muscle à un rythme plus effrené que l’inflation, de répéter le passé en invoquant, rempli d’espoir, le juridique au service du pouvoir.

 

Extrait vidéo de la manifestation: