L’empire du doute
Amérique|
| 17 décembre 2009
La première fois que le doute s’imprégna en elle, elle le chassa comme une mouche importune. Voilà dix ans qu’elle partageait chacun de ses réveils, aux premières loges de cet instant où son corps, encore chaud de l’indolence du sommeil, aurait trahi son moindre écart de conduite. Mais ses réveils étaient restés scrupuleusement les mêmes : un raclement de gorge, les pieds glissant du lit vers les pantoufles râpées, et l’inspiration profonde comme pour tenter de redresser ce dos qui resterait voûté.
Il se levait toujours trop tôt. Trop tôt pour que dans la mollesse du matin, elle ait le temps de lui confier ses peurs. Il lui aurait souri, bienveillant, caressé sa joue et rassuré du regard; nul fondement à tous ses affolements de l’esprit, elle pouvait continuer de dormir tranquille. La voix, douce et limpide, n’aurait pu que dire vrai.
Plutôt, ses pantoufles d’homme frottaient leur semelle de cuir souple dans le filet de soleil qui se levait sur le couloir, vers la cuisine. L’odeur âpre du café qu’il préparait. Cliquetis étouffés de vaisselle. Le silence qui les envelopperait tous les deux un jour de plus, un jour encore, comme un peignoir qui a si bien épousé les courbes du corps avec les âges, qu’on ne songe même plus à s’en dévêtir.
Alors elle guettait, passive, le jour où la nouvelle tomberait : lui, une nouvelle femme, une nouvelle vie, faire peau neuve de son destin. Elle guettait, résolue à laisser le train de son existence filer vers la collision. Si seulement il pouvait prendre assez de vitesse pour qu’à l’impact, il ne reste plus rien, ni d’elle, ni de lui, ni de tout ce qui pour l’instant composait leur quotidien.

30 décembre 2009 à 8:03
Évidemment, ça lui laisserait juste le temps à elle, d’apprendre à vivre un peu sans lui. Le bonheur de vivre pourrait enfin passer par autre chose qu’un canal étroit, celui de l’autre. Chaque jour apporte sa joie profonde quand on sait que la vie est atrocement et inéluctablement trop courte. Le texte pourrait être écrit en déroulant la phrase “ça faisait… x années qu’elle passait sa vie sans se rendre compte que son corps à elle existait, que son esprit était autant de fenêtres ouvertes… “…
Quoi qu’il en soit, comme toujours ici, un texte bien déroulé et tout en sensibilité.